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Publié le 02 novembre 2017

Gazette de l'innovation : Prise en charge de l’anorexie mentale : une place pour la réalité virtuelle ?

Damien Clus, Stéphanie Montavon, Sofian Berrouiguet, Michel Walter.

 

Les patients souffrant d’anorexie mentale présentent des habitudes alimentaires pathologiques et une tendance à la surestimation de leur poids et de leurs formes. L’anorexie mentale est une maladie psychiatrique à haut risque de rechute, au coût de santé publique important et au taux de mortalité le plus élevé des troubles psychiatriques (suicide, complications somatiques). Les complications somatiques et psychiques sont nombreuses : défaillance cardiaque, ostéoporose, infertilité, dépression, suicide. Son évolution est faite de rechutes, de chronicisation de sa symptomatologie responsable d’une désinsertion sociale. La persistance des troubles de l'image corporelle (distorsion et insatisfaction corporelle) constitue un facteur de risque de rechute. L’anorexie mentale est un trouble du comportement alimentaire (TCA) d’origine multifactorielle: facteurs personnels de vulnérabilité psychologique, biologique et génétique, et facteurs d’environnement, familiaux mais également socioculturels (importance de l’image du corps dans nos sociétés) (1).

 

Selon le rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) datant de Juin 2010 (2), il est recommandé que la prise en charge globale du patient souffrant de TCA comprenne un volet psychologique. Cette prise en charge a pour objectif notamment de l’investir dans sa réhabilitation physique et nutritionnelle. Le choix de la psychothérapie est fait en fonction du patient, voire de son entourage, de son âge, de sa motivation et du stade d’évolution de la maladie. La composante perceptuelle de l’image du corps est abordée au cours du suivi psychothérapeutique avec l’utilisation possible de photographie, vidéo, sans consensus défini. Il existe un intérêt actuel à améliorer la prévention et les interventions thérapeutiques, en axant la prise en charge sur ces perturbations. Les nouvelles technologies ont permis récemment d’ouvrir de nouvelles perspectives.

 

La réalité virtuelle (RV) peut se définir comme une technologie informatique reproduisant un environnement, réel ou imaginaire, et simulant la présence, l'environnement physique d'un utilisateur pour permettre une interaction de ce dernier en sollicitant ses sens (vue, toucher, ouïe, odorat…). Contrairement aux méthodes conventionnelles (l’exposition réelle à la situation, l'exposition par l'imagination guidée, etc…), la RV expose les sujets à des environnements interactifs en trois dimensions simulant une situation réelle, spécifique. Les expérimentations virtuelles permettent également un contrôle strict des variables mesurées, un enregistrement des données avec supervision simultanée de l’exposition par le personnel soignant. Cette innovation technologique a été utilisée aussi dans le secteur de la santé mentale, pour la réhabilitation de patients atteints de schizophrénie, pour le traitement de la symptomatologie d’état de stress post traumatique ou encore pour la prise en charge des troubles phobiques (3).

 

Le Dr Damien Clus, assistant hospitalier dans le service du Pr Michel Walter, conduit au Centre Hospitalier Régional et Universitaire (C.H.R.U) de Brest, en collaboration avec le Centre Européen de Réalité Virtuelle, une étude évaluant l’acceptabilité d’une nouvelle application de réalité virtuelle permettant de travailler avec les patientes souffrant d’anorexie mentale sur leurs troubles de l’image corporelle à partir d’un avatar (représentation virtuelle d’une personne). L’étude REVAM  (REalité Virtuelle et Anorexie Mentale) associera plusieurs outils innovants pour favoriser l’immersion dans le milieu virtuel et une meilleure identification du sujet à son avatar : reproduction des mouvements (Kinect), modification de la morphologie de l’avatar (Morphing 3D), matériel visuel immersif (visiocasque type Occulus Rift) et synchronisation visuo tactile (principe Rubber Hand Illusion). Cette étude sera la première en réalité virtuelle à utiliser une vue « 3 ème personne » (avatar vu de dos) et la combinaison de ces différentes technologies pour une population anorexique. La représentation de dos de l’avatar permettra aux patientes de mieux s’identifier à ce personnage numérique, cette visualisation étant moins discriminante que celle de face. Elle permettra aussi de travailler sur des zones anatomiques significatives pour cette population (hanches, fesses, cuisses).

 

Munies d’un visiocasque haute résolution type Occulus Rift, les patientes seront en immersion dans une pièce virtuelle où un avatar à la morphologie féminine leur sera présenté.

Grâce à la Kinect permettant une capture de mouvement grâce à une caméra, les mouvements des patientes seront reproduits sur l’avatar, assurant une bonne corrélation visuomotrice entre le sujet et sa reproduction virtuelle.

 

Dans un premier temps, la patiente sera invitée à choisir son avatar parmi une base de données de silhouettes déjà créées. Elle sélectionnera l’avatar lui ressemblant le plus, le plus proche de sa morphologie actuelle. Les patientes anorexiques choisissent des avatars plus larges qu’elles ne sont.

 

Une fois, cette opération effectuée, la patiente visualise son avatar de dos dans une simple scène 3D représentant une pièce classique. Une stimulation synchrone visuo-tactile à l’aide d’un bâton et la coordination des mouvements entre l’avatar et le sujet permettent une illusion de propriété des patientes sur leur corps virtuel. Cette association a montré des résultats concluants lors de précédentes études et permet une identification au corps virtuel.

La silhouette sélectionnée sera réduite progressivement, identiquement pour toutes les patientes par le logiciel informatique. 

Les résultats de notre étude évaluant l’acceptabilité de cette technique seront prochainement soumis à publication. Nous souhaitons, à terme, permettre une meilleure réappropriation des nouvelles limites du corps lorsque la patiente a atteint un IMC très bas et habituer la patiente à l’image de son corps en phase de prise de poids qui accompagne toute prise en charge.

 

 

Bibliographie

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CSL_BIBLIOGRAPHY
1.         Zipfel S, Giel KE, Bulik CM, Hay P, Schmidt U. Anorexia nervosa: aetiology, assessment, and treatment. Lancet Psychiatry. déc 2015;2(12):1099‑111.

2.         Haute Autorité de Santé. Recommandations de bonne pratique - Anorexie mentale: prise en charge. 2010.

3.         Mishkind MC, Norr AM, Katz AC, Reger GM. Review of Virtual Reality Treatment in Psychiatry: Evidence Versus Current Diffusion and Use. Curr Psychiatry Rep. 18 sept 2017;19(11):80.